Les jeunes s'engagent

La revue de l'Iréa n°1, Sept. 2020

La crise sanitaire que nous traversons nous  a conduits à reporter la publication du numéro. Nous avons néanmoins rendu accessible sa table des matières et sa présentation, dans l'espoir que cela vous incite à revenir visiter larevuedelirea.fr

Présentation du numéro

Par Sylvain Dzimira

Quoi de plus urgent pour l'avenir du syndicalisme que de s'interroger sur l'engagement des jeunes aujourd'hui ? Car si les jeunes ne désertent pas nos organisations, la question du renouvellement générationnel de certains syndicats devient urgente pour leur existence même. Mais de qui et de quoi parle-t-on quand on évoque l'engagement des jeunes ?

La jeunesse ... quelle jeunesse ?

Qu'est-ce qu'un jeune ? A l'évidence, le critère de l'âge ne suffit pas pour répondre à cette question, le moment auquel on quitte le statut de jeune étant historiquement et culturellement variable. Au fond, la jeunesse ne serait-elle pas qu'un mot[1] ? En France, aujourd'hui, n'existe-t-il pas des jeunesses ? Qu'ont à voir en effet les jeunes qui sont entrés très tôt dans un processus de rupture avec l'institution scolaire, souvent issus des milieux populaires, et ceux issus de milieux aisés qui fréquentent au même âge les classes préparatoires qui alimenteront les plus grandes Ecoles ? Qu'ont à voir les jeunes professionnels hyperqualifiés déjà bien insérés sur le marché du travail, qui vivent confortablement et envisagent leurs parcours professionnels à l'échelle de la planète, avec ceux, peu qualifiés, qui occupent des emplois précaires et peinent à trouver un logement pour enfin vivre pleinement une forme d'autonomie qu'ils recherchent ? Qu'ont à voir les jeunes des mégapoles, hyperconnectés, avec ceux des zones rurales les plus reculées et encore enclavées numériquement ? Et chacune des jeunesses que l'on vient d'identifier n'est-elle pas elle-même susceptible d'être distinguée en autant de milieux qui la construisent, de quartiers, de villages, de familles ? A suivre ce raisonnement, on semble condamné à ne rien pouvoir dire des jeunes, tombant à coup sûr sous la critique soit de la généralisation hâtive, soit de la micro-observation dont on ne peut tirer aucune conclusion qui fasse sens au-delà du groupe restreint étudié.

La jeunesse n'existe assurément pas comme un groupe social homogène, partageant les mêmes conditions matérielles d'existence, les mêmes représentations du monde ou encore les mêmes aspirations. On peut néanmoins espérer qu'une approche historique et comparative nous permette de mieux appréhender ceux que l'on désigne quand on parle des jeunes. C'est le sens des deux premiers articles. François Dubet nous éclaire par son approche historique. « Même si la jeunesse n'est qu'un mot, écrit-il dans l'ouvrage dont nous reproduisons la conclusion, elle existe. (...) Dans des conditions toujours singulières et inégales, la jeunesse existe parce que les jeunes partagent des épreuves communes »[2]. Il identifie ainsi trois jeunesses successives : à la jeunesse confiante en l'avenir et contestataire du vieux monde, celle portée par les événements de Mai 68, engagée dans des mouvements de jeunes et à qui l'Etat propose des animations socioculturelles, succède une jeunesse confrontée à une crise économique, que l'avenir inquiète, et à laquelle l'Etat propose des politiques d'insertion, de prévention et de lutte contre la délinquance. Les figures qui incarnent la jeunesse dans les banlieues populaires changent, ainsi que leurs « manifestations » : à la contestation culturelle et politique des blousons noirs et des rockers qui refusent leurs destins d'ouvriers, succèdent les révoltes urbaines des Beurs. Par leur contestation, les premiers signifiaient leur refus du monde que leurs aînés leur léguaient, quand, par leurs révoltes, les seconds manifestent leur colère de n'être pas intégrés dans un monde auquel ils aspirent. Il s'agit au fond d'un même refus de l'injustice. Simplement la représentation de l'injustice s'est déplacée : elle résidait dans l'exploitation d'une classe par une autre ; elle se loge maintenant dans les discriminations que subissent les individus dès leur plus jeune âge, quelles qu'elles soient, qu'elles portent sur l'origine ethnique, géographique, le sexe etc. Ce déplacement est significatif d'une libéralisation culturelle de nos sociétés qui croient en l'autonomie des individus et les enjoignent à se produire comme sujet singulier. Une production à laquelle ces discriminations font justement obstacle. Cette libéralisation culturelle contribue à la limite (au sens mathématique) à la fragmentation de la jeunesse en autant d'individus qui la composent. Il s'agit donc d'être soi, dans toutes les dimensions de son existence. Dans un monde également libéralisé économiquement, les gagnants au jeu du marché y parviennent symboliquement plus facilement. Pour les perdants, être soi devient beaucoup plus compliqué. Ce sont d'eux, notamment, dont émanent les critiques de notre société, qu'ils soient immigrés de la 2e ou de la 3e génération ou « petits Blancs » déclassés ou ayant peur du déclassement. Les émeutes en sont une des traductions les plus violentes, suggère François Dubet. Mais il n'est pas interdit de penser que l'engagement des jeunes dans les projets qu'ils portent, aussi variés que les causes qu'ils défendent, constitue une voie de production de soi au moins aussi puissamment motrice que leur ressentiment.

Julien Rémy nous aide à mieux saisir ces jeunes des quartiers populaires, immigrés de la 2e ou de la 3e génération, que l'on enjoint de se produire en tant qu'individu singulier alors qu'ils ne sont pas a priori les mieux placés pour revendiquer le statut de vainqueur au jeu du marché (même si certains s'en sortent très bien). Il le fait « depuis Ouagadougou », où il habite depuis six ans, après avoir vécu dix ans dans une cité de la banlieue sud de Paris. De la comparaison qu'il opère entre les jeunesses des banlieues populaires ouagalaises et celles des cités franciliennes qu'il connaît bien, il ressort qu'être jeune n'est pas un vecteur de singularisation aussi puissant ici que là-bas. Etre jeune est socialement signifiant là-bas en raison des relations particulières qui existent entre les « cadets » et les « aînés ». Les premiers doivent le respect aux seconds qui leur doivent leur soutien et un environnement social sinon apaisé du moins déminé (ils assurent la régulation des conflits). Les jeunes, dans ces quartiers ouagalais, existent en tant qu'ils sont jeunes du fait de cette relation. Ils jouent leur partition, celles des jeunes. En France, cette relation entre les jeunes et les aînés est bien moins prononcée. En tout cas, ce n'est pas par elle que les jeunes se manifestent comme jeunes. Pour autant, on comprend qu'ils disposent d'un espace de singularisation dont ne bénéficient pas les jeunes Burkinabés en raison d'une frontière, plus marquée qu'elle ne l'est au Burkina, entre l'espace public et l'espace privé. Là-bas, la vie privée de chacun n'a que peu de secrets. Ici, sans que ces espaces soient complètement étanches pour autant, on comprend que l'espace privé est, relativement, moins publicisé. Dès lors l'espace public devient plus facilement un espace dans lequel les jeunes peuvent se singulariser et même s'inventer, le soir notamment (l'espace public étant davantage occupé par les mères le matin). Mais comment se singulariser dans cet espace public restreint quand on ne fait visiblement pas partie des gagnants au jeu du marché ? Certains, on le sait, empruntent la voie de l'engagement. La marche des Beurs, et les mouvements qu'elle a initiés, et tous les combats menés par cette jeunesse contre les discriminations subies n'en sont-ils pas l'expression ? Néanmoins, manifestement, l'élan n'est plus le même que dans les années 80. « On a donné en termes d'engagement, semblent se dire ces jeunes issus de l'immigration post coloniale, comme nos parents ont donné à ce pays leur vie entière. Pour quels résultats ? Pour s'entendre dire qu'on profite du système, qu'on reçoit plus qu'on a donné quand nos parents ont donné plus à ce pays qu'il ne leur a rendu... ». Prise dans une « crise du don » dans un état d'endettement mutuel négatif[3] où chacun pense avoir davantage donné qu'il n'a reçu, cette jeunesse voit son horizon très obstrué, comparativement à la jeunesse ouagalaise. Pour certains, la reconquête de la production de soi s'est opérée sur le terrain religieux.

Quand les jeunes s'engagent

Olivier Bobineau retrace la sociogenèse de ces jeunes musulmans qui ont choisi la voie de la radicalisation, définie comme « processus social par lequel un individu met une valeur, une norme, un principe comme premier, source, fondement et racine de toute identité, individuelle et collective et à l'exception de toutes les autres ». Elle commence dans les années 80 avec une promesse déçue, celle de leur intégration dans la République, qu'ils espéraient pourtant ; elle se poursuit dans les années 90 par une quête de sens satisfaite dans la religion ; et se termine par sa rencontre dans les années 2000 avec une offre de sens produite par un « islam intransigeantiste » qui leur promet ce qu'ils n'espéraient plus : la possibilité d'être estimés, traités équitablement et de gagner leur salut, ici-bas et au-delà, par une application littérale des textes sacrés. Ces jeunes musulmans, qui proviennent de tous les milieux sociaux, trouvent dans cette radicalisation non violente un espace de singularisation, de production de soi, en même temps qu'une identité collective qui leur faisait défaut. Mais au fond, par la promesse qui leur est faite de recevoir ce qu'ils sont prêts à donner, rien de moins que leur vie[4], n'est-ce pas leur dignité qu'ils pensent retrouver dans cet engagement ?

Cette forme de radicalisation, qui consiste à placer la conduite de son existence sous le signe d'un principe premier, n'est pas propre à ces jeunes musulmans, comme le souligne Olivier Bobineau. On la retrouve dans d'autres engagements. C'est au fond ce qui anime ces jeunes qui « semblent entrer, écrit Jocelyne Porcher, dans la 'cause animale' comme on entre en religion » et finissent par devenir vegans au terme d'une « carrière » militante plus ou moins rapide, marqués par certains passages rituels comme le visionnage et parfois même la production de vidéos diffusées sur la toile, qui dénoncent les violences que subissent les animaux « produits » de manière industrielle. A ces pratiques peuvent s'ajouter des croyances, comme celle dans la capacité de l'agriculture cellulaire de produire de la viande sans animaux. Cette communauté vegan[5] a même ses prophètes, des théoriciens de la cause animale, régulièrement cités. A cet engagement militant pour la cause animale, mais sans les animaux, Jocelyne Porcher leur préfère celui des jeunes éleveurs qui s'engagent avec les animaux. Eux s'engagent par et dans leur travail[6]. Ce qu'elle regrette chez les premiers, au fond, c'est qu'ils demeurent dans la simple contestation d'une violence sans réaliser qu'elle prend sa source dans un rapport purement instrumental avec les animaux, qui échappe à leur critique. Ce qu'elle dit des seconds, au fond, c'est que leur contestation de la production industrielle des animaux est bien plus radicale, au sens où leur pratique de l'élevage s'attaque à la racine de la violence de la production animale. Ces éleveurs nouent dans leur ferme, avec leurs animaux des relations qui ne sont pas uniquement utilitaires, instrumentales. Se partagent de l'attention, des regards, des émotions. Ils sont en ce sens porteurs d'une autre civilisation, dans laquelle les hommes et les femmes s'humaniseraient en quelque sorte dans leurs relations avec les animaux.

Avec Armelle Weil, il est question d'un autre engagement, parfois non moins radical que les précédents : le féminisme. Le mouvement initié par #MeToo a redonné au féminisme un élan planétaire qu'il n'avait pas connu depuis les années 70. Mais le numérique a-t-il fait entrer cet engagement dans une nouvelle ère ? Pas sûr. Ce qui change, c'est notamment la manière d'entrer dans le féminisme. On y entre dorénavant de deux façons : hors ligne et de manière collective pour les sujets publics (comme la représentation politique, le salaire, etc.) ; « en ligne » et de manière individuelle pour les sujets privés (comme la sexualité, les relations amicales ou amoureuses, les violences sexistes, etc.). Par la suite, l'engagement lui-même procède d'un va-et-vient permanent entre ces deux modalités d'expression. Ce sont là deux espaces d'invention de soi, l'espace virtuel étant en la matière bien moins contraint que le réel. Pour autant, c'est l'engagement réel qui contribue davantage à la construction de leur identité de militant. Finalement, si les féministes n'hésitent pas à exploiter la puissance mobilisatrice de ce nouvel outil qu'est le numérique, il reste qu'elles « perpétuent [plus qu'elles ne renouvellent, ndlr] une praxis radicale, critique et collective » et ont « les mêmes visées que leurs prédécesseures ».


Deux jeunes militants Sgen et Fep-CFDT

On peut penser qu'il en est de même de l'engagement syndical. L'outil numérique n'a bouleversé ni les modalités, ni le sens de l'action syndicale, au point qu'il n'en n'a pas été spontanément question dans les deux entretiens que nous avons menés auprès d'une militante du Sgen-CFDT et d'un militant la Fep-CFDT. Il semble donc que l'outil numérique ne tire pas sa puissance mobilisatrice que de lui-même, mais aussi, notamment, des engagements bien concrets et plus ou moins massifs de ceux qui s'en servent... Mais qu'en est-il au juste de l'engagement syndical des jeunes aujourd'hui ? Nos seuls deux entretiens ne sauraient répondre à cette question ! Nous savons néanmoins qu'il ne se porte, pour le moins, pas beaucoup mieux que l'engagement syndical du reste de la population[7]. Mais contrairement aux idées reçues, ce serait moins en raison d'un effet de génération (qui traduirait l'idée que les jeunes s'engagent globalement moins que leurs aînés), que d'un effet d'âge[8] : les premières années sur le marché du travail ne seraient pas propices à l'engagement syndical des jeunes, du fait de l'engagement qu'elles réclament dans l'activité professionnelle et de l'énergie qu'ils sont prêts à y consacrer, en vue, pour un nombre croissant d'entre eux, de sortir de la précarité qu'ils subissent - stages, CDD, intérim etc... D'autant que se sont développés des espaces plus ou moins institutionnalisés de prise en charge de cette jeunesse précaire (mouvements de jeunesse, dispositifs d'insertion, etc.) qui « concurrencent » les organisations syndicales[9]. Cet effet d'âge pourrait ne pas moins jouer pour les enseignants quand on connaît la somme de travail que réclame l'entrée dans la carrière. Que pouvons-nous retenir de ces deux entretiens ? D'abord, ces militants ont d'autres engagements que leurs engagements syndicaux. Par ailleurs, ces derniers portent sur des enjeux sociétaux, liés notamment aux discriminations qui, on l'a vu avec François Dubet, constituent des obstacles à l'invention de soi dans une société individualiste qui nous enjoint à nous singulariser. Pour l'un comme pour l'autre, la lutte contre les discriminations a remplacé la lutte contre l'exploitation qui faisait sens pour leurs aînés. Pour les deux, encore, leurs engagements syndicaux se nourrissent de leurs engagements sociétaux, et réciproquement sans doute. L'engagement syndical est d'ailleurs chronologiquement secondaire : c'est leurs engagements contre les discriminations qui les ont conduits au syndicalisme. Ils ont retrouvé dans les syndicats qu'ils ont ralliés la même volonté de lutter contre les discriminations qui les indignent. Enfin, dernier point remarquable : leur engagement ne prend pas racine dans une culture familiale syndicale. L'élément décisif dans leur trajectoire semble être la rencontre personnelle qu'ils ont pu faire dans leurs établissements avec des collègues engagés syndicalement.

Valérie Becquet nous permet une montée en généralité au sujet de l'engagement des jeunes que nos coups de sonde dans le radicalisme musulman, la cause animale, le féminisme et le syndicalisme ne nous autorisent pas. Ses recherches confirment ce que nous n'avions qu'entraperçu : dans une société qui enjoint chaque individu à se produire lui-même, se pose à chacun avec acuité la question du sens de son existence ; les jeunes peuvent y répondre par leur engagement, en l'ancrant dans leur quotidien. Par ailleurs, les espaces d'engagement qu'ils investissent semblent étroitement dépendants de leurs parcours individuels : « alors que la participation institutionnelle a tendance à aller de pair avec des expériences positives d'éducation, écrit-elle, les expériences négatives avec des institutions comme l'école rendent plus probable une implication dans des environnements informels. » La pluralité des espaces et des formes de l'engagement des jeunes fait donc écho à la pluralité de la jeunesse elle-même[10]. Enfin, Valérie Becquet termine son article sur un point qui nous avait totalement échappé : la question de l'engagement des jeunes ne se pose pas qu'aux jeunes ; elle se pose également aux adultes qui les enjoignent à s'engager tout en craignant, voire en freinant, leur engagement.

S'engager : se lier en se donnant ; se donner en se liant.

Mais qu'est-ce qu'au fond que s'engager ? On pourrait schématiquement distinguer deux types de théorie. Il y a d'un côté, celles, très axiomatisées, qui considèrent qu'au fond, c'est l'intérêt qui constitue le moteur de l'engagement, qu'il soit individuel ou collectif, matériel ou symbolique, conscient ou inconscient. On s'engage parce qu'on a des intérêts à défendre. Quoi de plus évident a priori ? Qui s'engagerait contre ses intérêts ? De l'autre, celles qui considèrent que l'engagement relève d'autres motivations que le seul intérêt, qu'il s'agisse de valeurs, de dispositions socialement construites, de passions, d'émotions, de plaisir même. Les premières l'admettent parfois, mais rabattent au fond ces motivations sur l'intérêt bien compris : les femmes ont bien sûr intérêt à défendre la cause des femmes, les écologistes, la cause environnementale, les salariés, les droits des salariés, etc. Au point d'ailleurs qu'on peut même considérer que l'altruisme ne soit au fond qu'égoïsme, puisqu'on a intérêt à l'engagement altruiste du fait du seul plaisir ou des gratifications symboliques, même non recherchées, que l'on en tire. Ceux qu'on positionne davantage dans le second camp peuvent soutenir plus volontiers la multiplicité des motivations de l'engagement et leur irréductibilité à l'une d'entre elles. C'est plutôt cette manière de voir l'engagement que défend Sylvain Dzimira. Il le fait dans le cadre du paradigme du don, entendu comme triple obligation de donner, recevoir et rendre, qui interroge l'hypothèse selon laquelle les affaires humaines sont d'abord des affaires d'intérêts. Pour Marcel Mauss[11], sur lequel il s'appuie, les affaires humaines sont d'abord des affaires de dons au sens où c'est en se donnant des gages de confiance que les personnes et les groupes s'allient et que peut alors, mais alors seulement, commencer une aventure collective qui pourra être l'occasion de défendre collectivement des intérêts, individuels et/ou collectifs. De ce point de vue, s'engager, c'est au fond s'engager doublement : c'est s'engager à s'engager, c'est donner sa parole que l'on donnera de son temps, de son énergie. Et c'est tenir cette promesse, qui consiste au fond à donner de soi. Mais s'engager, c'est aussi engager doublement. C'est d'abord initier une action, créer, faire advenir dans le monde ce qui n'y apparaissait pas. Mais par cette action engagée, on engage encore ceux avec qui l'on s'engage, car ce temps qu'on a donné et qu'ils ont reçu, même s'ils n'en sont pas les destinataires directs, ils le doivent à leur tour, à tous ceux qui se sont engagés avec eux. Et c'est ainsi que se forme le collectif engagé : par et dans l'engagement de chacun, par les dons en tous genres qui lient ceux qui s'engagent. Dans notre société hypermoderne qui enjoint les individus à se produire eux-mêmes, ces engagements, ces dons, sont, suggère Sylvain Dzimira, de plus en plus libres en même temps qu'obligés ; et de plus en plus égotistes, manifestant un intérêt pour soi, en même temps que désintéressés, manifestant un intérêt pour autrui.

Quand nous avons choisi ce thème de l'engagement des jeunes, sans doute exprimions-nous l'injonction qui leur est faite de s'engager que pointe Valérie Becquet. Que voulions-nous leur dire au fond, sinon « Engagez-vous ! » et même « Syndiquez-vous ![12] ». Une injonction dont nous devons nous demander, en effet, si elle ne se double pas paradoxalement d'une crainte sourde de leur engagement. Sans doute aussi espérions-nous trouver dans une meilleure compréhension de leurs engagements des pistes de réflexion pour faciliter leur investissement dans le syndicalisme, et en particulier dans le syndicalisme enseignant, dont nous voyons bien qu'il ne constitue pas un espace d'engagement privilégié[13]. Au terme de ce numéro, nous devons avouer que nous demeurons bien démunis. Tout au plus se permettra-t-on de poser quelques questions. 1) Ne devons-nous pas moins douter de la capacité des jeunes à s'engager, car les jeunes s'engagent, que de la capacité de nos organisations à les associer à nos engagements ? 2) Bien qu'il faille les réinventer, ne devons-nous pas moins nous interroger sur nos formes d'actions syndicales, et davantage sur notre capacité à produire du sens pour des jeunes en quête de sens et soucieux d'ancrer leur engagement dans leur quotidien ? 3) Bien qu'il faille assurément répondre à des demandes de plus en plus individuelles par une offre de services appropriée, et donc individualisée, ne faut-il pas aussi répondre à cette aspiration à se produire soi également typique de nos sociétés individualistes, en concevant nos collectifs engagés comme des espaces de réalisation et d'accomplissement personnels ? 4) Bien qu'il faille assurément développer les capacités stratégiques de nos militants dans leurs relations avec les directions et les institutions, ne serait-il pas temps de voir combien les engagements concrets des uns suscitent les engagements des autres ? Que cette spirale de l'engagement tant recherchée avec les jeunes nous interroge dans notre capacité autant à leur donner ce qu'ils attendent - des espaces de production de soi - qu'à recevoir ce qu'ils sont prêts à nous donner en retour ?

Hors thème

Enfin, ce numéro se termine, comme se termineront les suivants, par un article hors-thème et l'extrait d'une publication antérieure de l'Irea. Anne Goulet de Rugy déplace notre regard de l'engagement militant à l'engagement dans le travail. Elle s'intéresse à ces jeunes professionnels qui se sont donnés à l'excès dans leur travail, à ce point qu'ils en sont venus à sacrifier leur vie personnelle, à s'interroger sur le sens de leur existence, et à se réorienter professionnellement, quitte à renoncer à une partie de leur rémunération antérieure, et à s'orienter vers une forme de militantisme existentiel. Ne pourrait-on pas en tirer un enseignement ? Si s'engager, c'est se donner, il faut savoir se donner sans se sacrifier, sous peine de se brûler les ailes.


[1] « La 'jeunesse' n'est qu'un mot », Pierre Bourdieu. Entretien avec Anne-Marie Métaillé, paru dans Les Jeunes et le premier emploi, Paris, Associations des Ages, 1978, pp. 520-530. Repris in Question de sociologie, Editions de Minuit, 1984, Ed. 1992, pp. 143-154.

[2] François Dubet, Trois jeunesse. La révolte, la galère, l'émeute, le bord de l'eau, 2018, p. 11.

[3] Jacques T. Godbout, Le Don, la Dette et l'Identité, La Découverte, 2000.

[4] Pour Olivier Bobineau, cette radicalisation non violente, largement ignorée par les pouvoirs publics, constitue l'antichambre de la radicalisation violente. Sur cette dernière, on lira utilement : Laurent Bonelli, Fabien Carrié, La Fabrique de la radicalité, une sociologie des jeunes djihadistes français, Seuil, 2018.

[5] Le véganisme ainsi décrit a bien l'allure d'une religion telle que la définit Durkheim dans les formes élémentaires de la vie religieuse. On a bien une forme de sacralisation des animaux, quasi intouchables, autour desquels s'organisent des rites et des croyances, constitutifs d'une communauté.

[6] Anne Goulet de Rugy aborde plus loin cette question du travail comme vecteur d'engagement.

[7] « La CGT et le CFDT estiment que les moins de 25 ans représentent moins de 2 % de leurs adhérents [alors que les jeunes actifs de 15-24 ans représentent plus de 9 % de l'ensemble des actifs, ndlr], les moins de 30 ans, 5 ou 6 % et les moins de 35, environ 10 %. ». Sophie Beroud, Camille Peugny, Marcus Kahmann et Karel Yon, « La difficile prise en charge par les syndicats français de la cause des ''jeunes travailleurs'', in La Revue de l'IRES, 1019/3 n°99, p. 92.

[8] Sophie Béroud, Fanny Chartier, Camille Peugny, Marcus Kahmann, Karel Yon, Jeunes et mouvement syndical : trajectoires d'engagements et stratégies organisationnelles, IRES, 2018.

[9] Sophie Beroud, Camille Peugny, Marcus Kahmann et Karel Yon, Ibid., p. 112.

[10] A ce sujet, on lira utilement l'ouvrage coordonné par Valérie Becquet : Jeunesses engagées, Germe, 2014.

[11] Marcel Mauss est le fondateur de l'école française d'ethnologie. Neveu d'Emile Durkheim, fondateur de la sociologie, il est connu pour son Essai sur le don, publié en 1924-25.

[12] Sans doute avions-nous en tête aussi l'ouvrage du secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger (avec Claude Sérillon), Syndiquez-vous !, Cherche Midi, 2019.

[13] C'est notamment les cas pour les jeunes des milieux populaires et les jeunes urbains chez qui on observe l'émergence d'une culture politique « alteractiviste » qui prend ses distances avec les organisations politiques ou syndicales jugées bureaucratiques. Pleyers G., Capitaine B. « Introduction. Alteractivisme : comprendre l'engagement des jeunes », Agora débats/jeunesse, n°73, 2016..

Table des matières

Préambule 3

Jean-Luc Villeneuve

Présentation.. 4

Sylvain Dzimira

Trois jeunesses. 12

François Dubet

Une banlieue parisienne vue depuis Ouagadougou.. 18

Julien Rémy

Jeunes, musulmans et engagés sur la voie de la radicalisation.. 23

Olivier Bobineau

S'engager pour les animaux, s'engager avec les animaux. 26

Jocelyne Porcher

Féminisme 2.0 : un engagement militant sur internet. 29

Armelle Weill

Entretien avec Aude Paul, jeune militante Sgen-CFDT.. 33

Entretien avec Fabrice Basset, jeune militant Fep-CFDT.. 38

Jeunesses engagées. 42

Valérie Becquet

L'engagement des jeunes aujourd'hui 46

Sylvain Dzimira

S'engager dans et par le travail ?.. 51

Anne de Rugy

Les auteurs de ce numéro.. 55